Les règles des accords du GATT adoptés en 1994
devaient pacifier les marchés agricoles. Persuadés
de leur côté que l'évolution de la demande
assurerait un avenir radieux sur ces marchés, les Etats-Unis
mettaient en œuvre deux ans plus tard une nouvelle législation
agricole, plus libérale.
Mais aujourd'hui, des produits agricoles sont vendus partout
dans le monde au-dessous de leur prix de revient, l'exode rural
s'amplifie dans les pays pauvres et la situation des agriculteurs
européens devient de plus en plus précaire. Les
autorités américaines ont très rapidement
fait machine arrière, subventionnant leurs agriculteurs
comme jamais, l'Union européenne s'essouffle à
les suivre, dangereusement incitée par certains de ses
membres à livrer ses agriculteurs à eux-mêmes,
et l'OMC se déchire sur l'agriculture.
A entendre certains, il faudrait abolir toute distinction entre
produits agricoles et produits industriels sur les marchés.
Seule devrait s'appliquer en agriculture la loi de l'offre et
de la demande, qui régulerait la production en permettant
le développement des avantages comparatifs, et le monde
s'en porterait mieux. A l'inverse, d'autres, dans la mouvance
du courant anti-mondialisation, revendiquent un droit à
une autosuffisance alimentaire que garantirait systématiquement,
entre autres mesures de politique agricole, un puissant renforcement
de la protection aux frontières.
Ni l'une ni l'autre de ces voies ne nous semblent réalistes
pour sortir efficacement du grand désordre actuel. Nous
avons la conviction qu'il faut engager l'agriculture dans la
voie d'échanges équilibrés.
Dans ce cadre, il est particulièrement nécessaire
de protéger très fortement l'agriculture dans
les pays pauvres, car, la plupart du temps, leur développement
dépend essentiellement de la création initiale
de richesses dans ce secteur. Nous sommes d'ailleurs persuadés
qu'un Marché commun agricole en Afrique serait des plus
profitables, compte tenu notamment du potentiel de l'Afrique
subsaharienne.
Dans les pays développés, en revanche, le contexte
paraît peu propice à une fermeture complète
des frontières. Dans ces pays, il est en effet admis
depuis plusieurs décennies qu'une concurrence raisonnée
en tous secteurs assure globalement croissance économique
et progrès social, via l'amélioration permanente
de la productivité. Pour autant, cela ne doit pas signifier
qu'il faille exposer l'agriculture des pays développés
aux forces d'un marché non régulé.
D'abord, la production agricole ne réagit pas de la même
manière que la production industrielle aux signaux du
marché. Résultant de choix effectués par
d'innombrables micro-entreprises, soumise par ailleurs à
des aléas sanitaires et climatiques de grande ampleur,
elle ne peut s'ajuster spontanément à la demande.
Or, des variations de 1 à 2% de la production à
l'échelle de la planète peuvent provoquer des
variations de cours exponentielles. En l'absence de mécanismes
de régulation des marchés, l'on peut donc assister
à des baisses de prix prolongées, déstructurantes
non seulement pour l'appareil de production agricole, mais aussi,
par répercussion, pour les filières d'approvisionnement,
de commercialisation et de transformation qui se sont édifiées
autour. C'est alors la vie économique et sociale de régions
entières qui est ébranlée.
Au-delà de cette spécificité fondamentale,
d'autres considérations plaident en faveur d' une organisation
des productions et des marchés agricoles dans les pays
développés. Pouvoir produire un certain nombre
de denrées de base ou, à défaut, disposer
d'une palette de fournisseurs pour pouvoir se les procurer ailleurs
en toute indépendance demeure un impératif stratégique
pour tout Etat qui se veut souverain. Depuis près d'un
siècle, les théoriciens de la " globalisation
" ont toujours objecté à ce sujet que, dans
le monde de libre-échange qu'ils préconisent,
les pays producteurs les plus performants en agriculture seraient
indéfectiblement tenus par un engagement à approvisionner
loyalement les autres. Quand le plus grand pourvoyeur de la
planète en produits agricoles joue aujourd'hui du rapport
de force comme rarement dans l'histoire des démocraties,
cette vision ne peut que laisser encore plus sceptique. Il est
du reste édifiant de constater que les Etats-Unis -citons
les cette fois- se déclarent très soucieux d'assurer
eux-mêmes leur approvisionnement malgré le libéralisme
qu'ils affichent : " Une nation qui peut nourrir sa population
est une nation davantage en sécurité " affirmait
George W. Bush il y a un an pour justifier la nouvelle loi agricole
américaine. Cette notion d'indépendance alimentaire
serait-elle à la fois cruciale pour les Etats-Unis et
indéfendable lorsqu'il s'agit d'autres pays ?
D'autres aspects d'ordre politique justifient que le devenir
de l'agriculture ne dépendent pas des seules forces du
marché. Dans de nombreux pays, des enjeux d'organisation
territoriale et sociale sont liés à ce devenir.
Si certains pays acceptent culturellement l'existence de vastes
zones forestières ou semi-désertiques, ce n'est
pas le cas de tous, il s'en faut de beaucoup. Enfin, il faut
prendre en compte cet autre rôle de l'agriculture: capable
de fournir d'importantes quantités de biomasse pour la
production d'énergie renouvelable (carburants, chaleur,
électricité), elle a vocation à devenir
un formidable acteur de la lutte contre l'effet de serre.
Au lancement du cycle d'Uruguay du GATT, en 1986, personne ne
s'est soucié de définir des règles particulières
qui permettent d'intégrer toutes ces spécificités
dans les négociations et de parvenir ainsi à un
traitement équitable de l'agriculture. Il n'en a pas
davantage été question par la suite, d'où
les crispations de plus en plus fortes qui se manifestent depuis
l'ouverture du cycle de Doha.
Il est grand temps d'agir, alors que se profile la difficile
et importante échéance de la Conférence
ministérielle de Cancun en septembre prochain. L'OMC
doit s'interroger sérieusement , en relation avec la
FAO, sur la manière de prendre en compte les spécificités
de l'agriculture. Nous l'appelons notamment à franchir
un grand pas en instituant des mécanismes de régulation
de la production et des stocks qui devraient être mis
en œuvre de manière concertée à l'échelle
internationale. En empêchant ainsi la production à
tous crins en toute circonstance - ce qui conduit à la
chute des prix et, en conséquence, au versement d'aides
très coûteuses par les pays riches à leurs
agriculteurs - l'on contribuerait à retrouver une certaine
vérité des prix agricoles et à assainir
le commerce international.
Le prix mondial des produits agricoles, auquel il est volontiers
fait référence aujourd'hui, en oubliant qu'il
est en général inférieur au prix de revient,
aurait enfin un début de substance et de vertu.
[AGPB
- 11 juin 2003]