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OMC
"Agriculture : pour des échanges équilibrés"
par Henri de BENOIST, Président de l'AGPB, et de Philippe MANGIN, Président de la Confédération Française de la Coopération Agricole
( point de vue publié par le quotidien " Les Echos " le 11 juin 2003)


 

Les règles des accords du GATT adoptés en 1994 devaient pacifier les marchés agricoles. Persuadés de leur côté que l'évolution de la demande assurerait un avenir radieux sur ces marchés, les Etats-Unis mettaient en œuvre deux ans plus tard une nouvelle législation agricole, plus libérale.

Mais aujourd'hui, des produits agricoles sont vendus partout dans le monde au-dessous de leur prix de revient, l'exode rural s'amplifie dans les pays pauvres et la situation des agriculteurs européens devient de plus en plus précaire. Les autorités américaines ont très rapidement fait machine arrière, subventionnant leurs agriculteurs comme jamais, l'Union européenne s'essouffle à les suivre, dangereusement incitée par certains de ses membres à livrer ses agriculteurs à eux-mêmes, et l'OMC se déchire sur l'agriculture.

A entendre certains, il faudrait abolir toute distinction entre produits agricoles et produits industriels sur les marchés. Seule devrait s'appliquer en agriculture la loi de l'offre et de la demande, qui régulerait la production en permettant le développement des avantages comparatifs, et le monde s'en porterait mieux. A l'inverse, d'autres, dans la mouvance du courant anti-mondialisation, revendiquent un droit à une autosuffisance alimentaire que garantirait systématiquement, entre autres mesures de politique agricole, un puissant renforcement de la protection aux frontières.

Ni l'une ni l'autre de ces voies ne nous semblent réalistes pour sortir efficacement du grand désordre actuel. Nous avons la conviction qu'il faut engager l'agriculture dans la voie d'échanges équilibrés.

Dans ce cadre, il est particulièrement nécessaire de protéger très fortement l'agriculture dans les pays pauvres, car, la plupart du temps, leur développement dépend essentiellement de la création initiale de richesses dans ce secteur. Nous sommes d'ailleurs persuadés qu'un Marché commun agricole en Afrique serait des plus profitables, compte tenu notamment du potentiel de l'Afrique subsaharienne.

Dans les pays développés, en revanche, le contexte paraît peu propice à une fermeture complète des frontières. Dans ces pays, il est en effet admis depuis plusieurs décennies qu'une concurrence raisonnée en tous secteurs assure globalement croissance économique et progrès social, via l'amélioration permanente de la productivité. Pour autant, cela ne doit pas signifier qu'il faille exposer l'agriculture des pays développés aux forces d'un marché non régulé.

D'abord, la production agricole ne réagit pas de la même manière que la production industrielle aux signaux du marché. Résultant de choix effectués par d'innombrables micro-entreprises, soumise par ailleurs à des aléas sanitaires et climatiques de grande ampleur, elle ne peut s'ajuster spontanément à la demande. Or, des variations de 1 à 2% de la production à l'échelle de la planète peuvent provoquer des variations de cours exponentielles. En l'absence de mécanismes de régulation des marchés, l'on peut donc assister à des baisses de prix prolongées, déstructurantes non seulement pour l'appareil de production agricole, mais aussi, par répercussion, pour les filières d'approvisionnement, de commercialisation et de transformation qui se sont édifiées autour. C'est alors la vie économique et sociale de régions entières qui est ébranlée.

Au-delà de cette spécificité fondamentale, d'autres considérations plaident en faveur d' une organisation des productions et des marchés agricoles dans les pays développés. Pouvoir produire un certain nombre de denrées de base ou, à défaut, disposer d'une palette de fournisseurs pour pouvoir se les procurer ailleurs en toute indépendance demeure un impératif stratégique pour tout Etat qui se veut souverain. Depuis près d'un siècle, les théoriciens de la " globalisation " ont toujours objecté à ce sujet que, dans le monde de libre-échange qu'ils préconisent, les pays producteurs les plus performants en agriculture seraient indéfectiblement tenus par un engagement à approvisionner loyalement les autres. Quand le plus grand pourvoyeur de la planète en produits agricoles joue aujourd'hui du rapport de force comme rarement dans l'histoire des démocraties, cette vision ne peut que laisser encore plus sceptique. Il est du reste édifiant de constater que les Etats-Unis -citons les cette fois- se déclarent très soucieux d'assurer eux-mêmes leur approvisionnement malgré le libéralisme qu'ils affichent : " Une nation qui peut nourrir sa population est une nation davantage en sécurité " affirmait George W. Bush il y a un an pour justifier la nouvelle loi agricole américaine. Cette notion d'indépendance alimentaire serait-elle à la fois cruciale pour les Etats-Unis et indéfendable lorsqu'il s'agit d'autres pays ?

D'autres aspects d'ordre politique justifient que le devenir de l'agriculture ne dépendent pas des seules forces du marché. Dans de nombreux pays, des enjeux d'organisation territoriale et sociale sont liés à ce devenir. Si certains pays acceptent culturellement l'existence de vastes zones forestières ou semi-désertiques, ce n'est pas le cas de tous, il s'en faut de beaucoup. Enfin, il faut prendre en compte cet autre rôle de l'agriculture: capable de fournir d'importantes quantités de biomasse pour la production d'énergie renouvelable (carburants, chaleur, électricité), elle a vocation à devenir un formidable acteur de la lutte contre l'effet de serre.

Au lancement du cycle d'Uruguay du GATT, en 1986, personne ne s'est soucié de définir des règles particulières qui permettent d'intégrer toutes ces spécificités dans les négociations et de parvenir ainsi à un traitement équitable de l'agriculture. Il n'en a pas davantage été question par la suite, d'où les crispations de plus en plus fortes qui se manifestent depuis l'ouverture du cycle de Doha.

Il est grand temps d'agir, alors que se profile la difficile et importante échéance de la Conférence ministérielle de Cancun en septembre prochain. L'OMC doit s'interroger sérieusement , en relation avec la FAO, sur la manière de prendre en compte les spécificités de l'agriculture. Nous l'appelons notamment à franchir un grand pas en instituant des mécanismes de régulation de la production et des stocks qui devraient être mis en œuvre de manière concertée à l'échelle internationale. En empêchant ainsi la production à tous crins en toute circonstance - ce qui conduit à la chute des prix et, en conséquence, au versement d'aides très coûteuses par les pays riches à leurs agriculteurs - l'on contribuerait à retrouver une certaine vérité des prix agricoles et à assainir le commerce international.

Le prix mondial des produits agricoles, auquel il est volontiers fait référence aujourd'hui, en oubliant qu'il est en général inférieur au prix de revient, aurait enfin un début de substance et de vertu.


                                                                                         [AGPB - 11 juin 2003]

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