 |


|
Aides à l'agriculture
Comparaison
des politiques céréalières américaine
et européenne :
conséquences pour les négociations
à l'OMC
|
Etude réalisée par Harry de
Gorter
Professeur d'économie agricole à Cornell
University,
Department of Agricultural, Resource and Managerial
Economics (Etat de New York/USA)(1)
Pour éclairer le débat sur les négociations
agricoles à l'OMC qui ont débuté en mars 2000,
conformément à l'article 20 de l'Accord agricole
signé à Marrakech, le Groupe Céréaliers de
France a fait réaliser une étude qui évalue
les distorsions sur les échanges provoquées par
les différents instruments des politiques céréalières
communautaire et américaine et analyse les conséquences
en matière d'application des règles OMC. Cette
étude présente des arguments économiques qui
apportent une contribution indispensable au débat
actuel mais ne constitue pas la position du Groupe Céréaliers
de France.
Résumé de l'étude (2)
H. de Gorter(3) compare les différents
instruments de soutien aux producteurs de céréales
aux Etats-Unis et dans l'Union européenne (UE).
L'objectif est d'évaluer les distorsions économiques
causées, le cas échéant, par chacun de ces
instruments, et d'en déduire les conséquences pour
les disciplines applicables à l'OMC.
1. Le prix d'intervention n'est pas "
distorsif " en soi alors que les marketing
loans le sont.
Effet sur la production et les échanges
· Le système de soutien aux producteurs de céréales
dans l'UE repose sur quatre piliers : le prix
d'intervention, les aides à l'hectare subordonnées
au gel des terres, les subventions à l'exportation
et les protections à l'importation. Le prix
d'intervention n'a pas, en tant que tel, d'effet sur
la production et les échanges. Les distorsions dues
au système de soutien communautaire sont imputables
aux mesures aux frontières qui conditionnent le
maintien du prix d'intervention).
· Les subventions de marketing loan, au contraire,
ont un effet perturbateur direct sur la production
et sur les échanges. Elles incitent les
agriculteurs à accroître la production malgré la
chute des cours, faussent la concurrence à
l'exportation et découragent les importations en
maintenant un prix artificiellement bas sur les
marchés.
Effet sur la stabilité des prix mondiaux
· Le système d'intervention communautaire repose
sur un mécanisme de stockage/déstockage public des
récoltes suivant l'évolution des cours. Ce mécanisme
n'a pas d'influence directe sur le niveau à long
terme des prix de marché mais peut contribuer à la
stabilisation des prix mondiaux. Les aides de
marketing loan, quant à elles, ont indéniablement
un effet déstabilisateur sur les prix mondiaux,
puisqu'elles tendent à accroître la production
lorsque les prix baissent.
2. Les subventions à l'exportation sont à peine
plus distorsives que les aides de marketing loan
La théorie…
· En théorie, les subventions à l'exportation ont
un effet plus distorsif, d'un point de vue économique
global, que les aides de marketing loan. Toutes deux
entraînent un accroissement de la production, mais
les subventions à l'exportation provoquent une
hausse des prix payés par les consommateurs sur le
marché intérieur, donc une diminution de la
consommation domestique, ce qui n'est pas le cas
pour les aides de marketing loan.
…et la pratique
· Dans la pratique, toutefois, les distorsions causées
par chacun de ces instruments peuvent être très
proches, du fait de la faible élasticité de la
demande pour les produits agricoles. Selon H. de
Gorter, la distortion (hausse de la production et
baisse de la consommation intérieure) imputable aux
restitutions à l'exportation communautaires dans le
secteur céréalier est de seulement 10% supérieure
à celle qu'entraînerait -à budget égal- une
subvention de type marketing loan.
· L'étude évalue à environ 17 % l'augmentation
de la production américaine de blé due aux aides
de marketing loan en 1999. Le surcroît de
production est, par hypothèse, entièrement exporté,
ce qui correspond à une hausse de 71 % des
exportations américaines de blé imputable au
marketing loan.
3. Le gel des terres compense l'effet distorsif
des aides directes européennes, ce qui n'est pas le
cas pour les aides américaines
Les aides " découplées " américaines
ont un effet non négligeable sur la production
· Contrairement à ce que suggère leur
classification par Washington dans la " boîte
verte " à l'OMC, les aides directes américaines
dites " découplées " (paiements de
contrats de flexibilité de production, aides
d'urgence contre " les pertes de marché
") faussent la production et les échanges
parce qu'elles couvrent tout ou partie des coûts
fixes des agriculteurs, réduisent les risques de
production et influencent les décisions
d'investissement. Elles entravent en outre
l'ajustement de la production à la demande, dans la
mesure où les farmers tablent sur le maintien ou
sur l'augmentation de ces aides (attente légitime,
si l'on considère le montant énorme d'aides
d'urgence votées ces trois dernières années par
le Congrès américain en réponse à la chute des
cours).
· Le caractère découplé des aides directes américaines
(autres que les subventions de marketing loan) peut
également être contesté sur la base d'autres
arguments. Leur octroi est conditionné au maintien
d'une activité agricole ; leur versement est soumis
à certaines restrictions si l'agriculteur produit
des fruits et légumes ; enfin - et surtout - elles
entraînent automatiquement l'accès aux aides de
marketing loan, qui sont parfaitement complètement
couplées aux prix de marché et à la production.
Le lien de dépendance qui existe entre les aides
dites découplées et les aides couplées remet en
cause leur classification dans la boîte verte.
L'impact des aides directes européennes est amorti
par la jachère
· L'impact distorsif des aides à l'hectare
communautaires est compensé, en tout ou partie, par
le fait qu'elles sont subordonnées à un programme
de jachère. D'autres facteurs concourent à réduire
l'effet des aides européennes sur la production et
les échanges : le caractère historique des
rendements de référence, la baisse des paiements
reçus par l'agriculteur si les surfaces plantées
excèdent la surface de base régionale, etc.
4. Les programmes d'assurance américains
incitent à la production
· Les aides accordées par le gouvernement fédéral
au titre de l'assurance récolte et de l'assurance
revenu incitent les agriculteurs à accroître leur
production de par leur effet stabilisateur sur les
recettes. Les subventions de primes étant
proportionnelles au montant des primes, elles bénéficient
tout particulièrement aux producteurs situés dans
des " régions à risques " ou aux
producteurs de " cultures à risques ".
· Le doublement projeté du coût des programmes
d'assurance dans les prochaines années, suite à la
réforme promulguée en mai dernier, devrait placer
le montant des aides à l'assurance (autour de 3,0
milliards de dollars par an) à un niveau proche de
celui consacré aux aides découplées aux grandes
cultures (4,0 milliards de dollars en 2002).
5. L'analyse économique plaide en faveur d'une
nouvelle approche
Les règles actuelles sur le soutien interne sont
inadaptées
· Selon H. de Gorter, les règles actuelles sur le
soutien interne, dans l'Accord sur l'agriculture à
l'OMC, sont inadaptées et pénalisent l'UE.
- Ces règles entraînent en effet un double
comptage du prix d'intervention avec les mesures aux
frontières : le soutien interne associé au prix
d'intervention est mesuré par l'écart de ce
dernier par rapport aux prix mondiaux, alors que la
réduction de cet écart est déjà assurée par la
baisse des protections à l'importation et des
subventions à l'exportation. En fait, la Mesure
globale de soutien (MGS ou " boîte orange
") qui inclut le soutien dû au prix
d'intervention est redondante avec les engagements
sur les mesures aux frontières, ce qui n'est pas le
cas pour les subventions à la production du type
marketing loan. Dans ces conditions, on peut
argumenter que, pour tous les systèmes de soutien
fondés sur un prix d'intervention (cas du sucre et
du lait aux Etats-Unis), la MGS devrait être considérée
comme nulle.
- L'étude illustre le caractère " ridicule
" des disciplines actuelles sur le soutien
interne par le fait que le montant de ce dernier est
nettement supérieur au soutien total à
l'agriculture mesuré par l'" estimation du
soutien aux producteurs " - ESP - de l'OCDE.
Deux arguments supplémentaires pour modifier les
disciplines sur le soutien interne
· Au moins deux autres arguments peuvent être
avancés contre les règles actuelles sur le soutien
interne à l'OMC.
- D'une part, le calcul du soutien est basé, non
sur le niveau du prix de marché, mais sur celui du
prix garanti. Ainsi le montant du soutien interne déclaré
à l'OMC est sous-estimé pour les secteurs bénéficiant
de prix intérieurs élevés mais n'ayant pas de
prix garantis (exemple : la volaille au Canada), et
surestimé pour les secteurs dont le prix de marché
est inférieur au prix d'intervention (ce qui est
parfois le cas des céréales dans l'UE).
- D'autre part, la MGS est agrégée pour toutes les
productions, de sorte que l'effort de réduction du
soutien interne peut porter, de manière
disproportionnée, sur certains secteurs (ce dont
ont effectivement souffert les producteurs de céréales
dans l'UE, au bénéfice des producteurs de sucre et
de lait).
Un nouveau concept : la " flashing amber box
"
· Compte tenu de l'inadaptation des disciplines
multilatérales actuelles, l'étude propose de
substituer à la notion de boîte orange (amber box)
le concept de " boîte orange clignotante
" (flashing amber box), regroupant les
subventions à la production qui perturbent
directement la production et les échanges et ne
font pas l'objet d'un double comptage avec les
mesures aux frontières.
· Cette flashing amber box incluerait les
subventions de marketing loan et, le cas échéant,
les autres paiements directs censés être découplés
mais dont l'analyse économique montre le caractère
distorsif. Les mesures de la flashing amber box
seraient soumises à réduction. Si les aides à
l'hectare communautaires étaient incluses dans
cette catégorie, elles devraient bénéficier d'un
" crédit " reflétant l'effet
compensateur des programmes de jachère.
· Les mesures ayant, sans ambiguïté, un impact négligeable
sur la production et les échanges (dépenses de
recherche, vulgarisation, etc.) tomberaient dans la
boîte verte et seraient exemptées de réduction .
Revoir la clause de minimis
· Les règles de minimis de l'Accord sur
l'agriculture sont à revoir car elles permettent
d'exempter complètement de réduction les aides aux
programmes d'assurance américains. Celles-ci sont
classées en effet dans les mesures de soutien
interne " autre que par produit ", ce qui
fait que leur valeur est considérée comme négligeable
par rapport à la valeur totale de la production
agricole. Le fait que le soutien à l'assurance soit
censé ne pas être lié au produit est contestable.
· La clause de minimis pourrait par ailleurs être
invoquée par Washington pour exempter de réduction
des paiements d'urgence classés dans la boîte
orange, mais dont le montant serait considéré
comme négligeable par rapport à la valeur totale
de la production agricole.
Conclusions
- Il serait justifié de soumettre les subventions
de marketing loan à des disciplines plus dures que
celles imposées au prix d'intervention et/ou
voisines de celles applicables aux restitutions à
l'exportation.
- L'étude souligne les distorsions créées par les
paiements américains dits découplés et crédite,
au contraire, les aides directes communautaires
d'effets positifs pour la limitation des
perturbations de la production et des échanges. Les
travaux de l'OCDE abondent aussi dans ce sens, il
convient donc que les disciplines appliquées aux
aides directes soient cohérentes avec le niveau de
distorsion qu'elles entraînent.
- L'impact des programmes d'assurance récolte et
d'assurance revenu sur la production, et la place de
plus en plus importante qu'ils occupent dans le système
de soutien aux grandes cultures outre-Atlantique, légitiment
un encadrement plus rigoureux de ces aides à l'OMC.
(1) Cette étude a été faite à la demande du
Groupe Céréaliers de France. Les propos tenus par
l'auteur n'engagent que lui et ne peuvent en aucun
cas être confondus avec les positions du Groupe Céréaliers
de France.
(2) Le résumé décrit l'essentiel du raisonnement
et de la légique développés par H. DE Gorter mais
ne reprend pas les démonstrations qui les
soutiennent. L'étude complète en anglais est votre
disposition sur demande à l'AGPB..
(3) Les propos tenus par l'auteur n'engagent que
lui.
[AGPB - 14 novembre 2000]
|
 |